3h moins le quart
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Bidou, roi de la bande

Bidou, roi de la bande

24h avec Bidou,  trompettiste passé par le Conservatoire de Paris qui s'est lancé dans la disco qui tâche. D'un 3H-1/4 à l'autre.

 

3h-1/4 : Station de RER Denfert-Rochereau. Sous un soleil d’hiver, Bidou traîne nonchalamment derrière lui son clavier, s’arrête devant un fleuriste : « Viens on achète des fleurs pour mettre sur scène. Quoi ? 20 balles pour 3 fleurs ? Vas-y j’vais appeler un chinois, pour 100 euros il te livre une piscine à boules le mec ». Bon, les boules, on les verra jamais. Alors, que de la gueule ? Bidon le Bidou ? Pas vraiment non. 

Plutôt sérieux même, pour tout ce qui touche à son bébé, la Bande à Bidou, qui se produit ce soir pour la seconde fois aux Grands Voisins. C’est quoi la Bande à Bidou ? « On est le bras armé de la stupidité », lance de base le bassiste Vek'. Comprenez : des musiciens sortis pour la plupart du Conservatoire de Paris, parés de satin et de "lunettes de vitesse", qui jouent de la disco qui tache. Oui c’est Chirac, Lundi soir au PMU ou Apéro cosmique, autant de tubes que Bidou, trompettiste de grand talent, chante à moitié faux. En vrai.

 

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15H27 - LA COULISSE /

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Arrivée en coulisse. Bidou sort un saucisson de sa longue poche et remobilise ses troupes : « Bon les gars, on est arrivés tôt, vous savez ce qu’il faut pas faire. On picole pas trop, et moi interdit de bédo, sinon je m’endors. »

15H35 : On commande 5 bières. Élise, belle gosse habituée des concerts de la Bande, est déjà attablée : « Oulah, vous suivez Bidou 24 heures ? Et ben vous allez pas beaucoup dormir. » Le regard hagard mais le palmier fier, l’intéressé est déjà tout excité : « Faut que je sois chaud ce soir. Y'a une mascotte, une grosse peluche en forme de taureau qui vient pour qu’on batte notre record de chenille. La dernière fois on était 100 !! » « Y'a moyen que ce soit bien con », renchérit Vek'.

16H30 : Néant

17H00 : Idem. Ou presque. Bidou teste le jeu de fléchettes qui tourne à l’extérieur, dans la fête foraine toute pétée organisée par les Grands Voisins. Ça trashtalk direct : « Viens ma caille, j’ai vu les championnats du monde à la télé la semaine dernière, je suis trop chaud. »

6H-1/4 : La bande commence les balances, sans Léo le clavier, évaporé entre les Transmusicales de Rennes et la capitale, dans un état encore inconnu. Bidou supervise tout, en faux calme, le flegme au fond des yeux, parce que « tout le monde doit être à l’aise, les musiciens, les serveurs, l’orga... » Il descend de scène pendant les balances pour checker le son en façade. Un gars chelou l’embrasse sur l’épaule, il sourit, remonte, fait recommencer les morceaux. Tout doit être nickel, et à l’intérieur ça bout. À gauche de la scène, Sanislas, un Polonais à la soixantaine crasse, danse du ventre et chante la polka. 

7H-1/4 : « Vas-y Léo il répond ap' ça me casse les couilles ! ». 

7H50 : « Mon pote ma lâché sous la flotte à porte de Bagnolet avec mes six sacs, parce qu’il avait déjà deux heures de retard pour prendre des covoitureuses pour Bruxelles. Moi comme un shlag j’avais plus de batterie, ma CB bloquée parce qu’un matin j‘ai fait trois fois le mauvais code - j’avais la tête dans le cul - et pas d’espèces. » Léo est arrivé, sans se presser, souriant et bien mouillé. 

 

20H40 : La bande s’habille. Pour Léo, ce sera veste de survêt' trop colorée sur boxer noir. Pour Bidou : robe de chambre pâle, lunettes oranges, chemise en satin fuchsia et short en jean dévoilant deux menus mollets. Johan, le batteur fou, décide de monter sur scène une perceuse dans le calbard. Bidou se chauffe un dernier coup : « L’objectif ce soir ? Énorme slam sur La danse des canards ! »

Pleins feux...


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20H40

- LE CONCERT /

20H41 : « Bonjour à tous, on est un groupe de funk qui fait des reprises. Nan j’déconne, on fait des compos bizarres. Le premier morceau s’appelle Apéro cosmique. »

21H08 : « Merci à toi Alex, d’avoir fait ce solo digne… de Dieu. On va continuer avec un hommage au naturisme, avec une chanson qui s’appelle Mon curé chez les nudistes. »

Vek' triture les cordes de sa basse, le visage lacéré de rictus épileptiques. Duff à la gratte groove grave, et au milieu Bidou la belle plante se la joue chef d’orchestre. Entre deux riffs de claviers et trois samples de Chirac, il scande ses refrains avec panache. Très vite, Léo est à un slip de son plus simple appareil.

21H24 : « La chanson qui suit est un hommage à Thierry Beccaro, à TF1 et au Téléachat », annonce Bidou en grandes pompes. Puis, quand vient le temps des rappels, il se lance tête la première dans la foule, pour un slam sur un fil.  

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Être au dessus de la mêlée, il a toujours aimé. Comme lorsqu’il se fait virer du Conservatoire, quelques jours avant le diplôme. « J’étais scandaleux. Ils m’avaient demandé d’écrire des partoches pour Big-Band, je me suis ramené avec des arrangements pour chorale de chants communistes. Mal écrits en plus. C’était un genre de "allez-vous faire enculer", mais sur partition », raconte-t-il.

Car si Bidou a assez de souffle pour faire une tournée européenne dans le crew d’Archie Sheep (« un gars que normalement tu vois que dans tes manuels »), c’est en traînant rue Jean Pierre Timbaud, de bar en bar et de jam en jam qu’il découvre que dans sa vie, il n’y aura pas que le jazz.

« Je pense que ces mêmes gens qui m’ont viré ils seraient contents de voir que... musicalement je me suis trouvé. Puis s’ils sont pas contents, bah je m’en bats les couilles. » Un état d'esprit.

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22H30 : Arrivée de la (grosse) mascotte. Les Grands Voisins fourbissent leurs armes pour tuer le record de France de la chenille, et Bidou tape le grand écart aux platines (Céline Dion suivi de Tonton du Bled, que des classiques). 

1H00 : C’est le chant du départ. À la sortie, Bidou discute un bon quart d’heure avec Philippe, un gars adorable avec une case en moins qui lui demande des nouvelles d’Eddy Mitchell. « Eddy ? Et ben en ce moment il est plus rouge vinasse que couleur menthe à l’eau. » Bidou papote, prend le temps. « Gars, c’est trop cool d’avoir des mecs comme toi aux concerts, qui mettent l’ambiance. J’espère que tu seras là quand on repassera. »
Philippe et son sourire disparaissent dans la nuit. 

1H15 : En route pour l’after, direction Ivry. L'heure du débriefing pour Bidou. « Bon c’était pas le carnaval de Dunkerque, mais franchement grosse ambiance sur le DJ Set, c’était fat. Les enchaînements c’était n’importe quoi. Dès que des gens me demandaient un truc je le mettais. Y’avait de l’électro et juste après, Carrapicho. Les gens veulent s’ambiancer, faut arrêter de se branler la nouille sur de la house. »    

1H18 : Les rues défilent. On passe dans le 13e. « Aaaaah la butte aux cailles, je me suis mis des bonnes mines ici. C’est un vivier. En plus c’est cool c’est en descente. » 

1H30 : Chez le paki pour toper un peu d’alcool et une centaine de bières. Puis 7 étages. « Bon désolé ça sent un peu le cul. » Bidou est très poli quand il reçoit. « J’vais mettre une ambiance un peu porno. »


Et la lumière fut.

 

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2H00

- LA SOIRÉE /

À gauche on joue au caps, sérieusement. Vek' a été champion de Paris en 2016. Il détruit tout le monde, en regrettant de ne pas développer autant de capacités à la basse. À droite, ça cause pétoncle et origine de la Maximator, « créée par Monop' pour les mecs devant les Monop' ». Bidou lui, réfléchit avec Léo à sa prochaine coupe de cheveux : « J’vais les peroxyder et faire une tonsure, tu sais, comme les moines ! J’pense que ça va revenir à la mode, les gens veulent des vrais trucs maintenant, genre des tonsures. Ou alors une perruque au carré, tout le temps. Ça c’est le futur mon gars ! »

3H-1/4 : Lumière rouge dans une nuit très blanche. L'amoureuse passe près de l’ampli. « Bichon, tu mets un Tribe Called Quest ? » Doux le Bidou.

3H29 : La Bande à Bidou, ni inculte ni vulgaire. Plutôt une mise en lumière d'une culture populaire que Bidou entend défendre : « Pour les gens, être beauf c’est être avec mémère à la maison, on va au carrefour le samedi et au camping l’été. Etre un beauf pour moi c’est pas ça, c’est… être quelqu’un qui fait des choses complètement banales, et assumer. Un beauf il sort du lot parce-qu'il s'assume tellement... pour moi c'est les vrais gars, c'est les meilleurs », argumente-t-il avec passion.

4H00 : Pour l'homme au palmier, la musique c'est bien, mais l'NRJ, c'est mieux : « Je veux que les gens qui viennent voir la Bande à Bidou se disent : Ok, c’était chelou, mais on a pris de l’énergie. J’aime bien dire qu’on décapsule les gens. On fait rien d’inédit, si ce n’est proposer un kiff exacerbé.

Le truc phare c’est qu’on est des potes, les gens le ressentent et c’est pour ça que ça marche. La musique c’est pas important. Ya plein de groupes qui sont bankables alors qu’ils font de la merde. Mais ils donnent au public. »

4H25 : « Ouais j’peux décapsuler les bières avec les dents. J’suis un des seuls gars du quartier qu’a plus ses vrais chicots du fond. Les caries frère. » Bidou.


4H51 : La première règle de la bande : adieu l'égo je t'aimais bien.  « Pour moi, le regard des autres c’est devenu une anecdote. Calculer les trucs pour savoir si t’es photogénique ou vendable ? J’m’en bats la race.

Tout le monde est photogénique. Si tu t’en bats vraiment les couilles, alors la photo elle va être bien. C’est une histoire de confiance en soi. Faut accepter de mettre tes trucs les plus merdiques en avant. »

6H30 : Conciliabule autour du frigo, partie 1 : « C’est qui déjà l’anglais qui fait de la pop avec des costumes d’animaux ? Eddy Mitchell ? »

6H37 : Conciliabule autour du frigo, partie 2 : « Nan, oublie ce beurre. J’ai déjà essayé avec des pâtes, vaut mieux chier d’dans que de cuisiner avec ça. » Ce sera pain de mie et pesto Barilla.

6H48 : Duff raisonne tout le monde : « Bon, à 7 heures on est partis ! » En même temps, il habite à 70 bornes, et l’anniversaire de son père est à midi. « De bien sombres byes », pense-t-il alors.

7H15 : « Putain, oubliez pas Johan », s'inquiète Bidou. Le batteur dort dans le placard, enfoui sous une pile de vêtements dont seuls trois doigts dépassent.

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On peut descendre une bouteille de Tropico mais continuer à prendre le jus. Bidou en fait l'amère expérience en ce lendemain de concert. Il lui faut pourtant être productif en ce jour du seigneur. Il joue dans huit projets musicaux, et, surtout, gère de A à Z la Bande à Bidou : démarchage des salles, promo à grands coups d'affiches méga kitshs - au point parfois de ne pas être relayées par les salles où ils passent -, composition et arrangement des morceaux... En attendant de trouver un tourneur, pour se consacrer 100% à l'artistique. 

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13h55 : « Je viens de vomir un vieux truc, ça ressemblait à du pain d’épices, alors que j'ai pas mangé de pain d'épices. »

 

La fin de journée risque d'être assez hard. Bidou sans sa bande, c'est « pépère, un peu babtou », chez lui en robe de chambre avec son amoureuse. 

 

14h10 : « Allez, on regarde un petit Indiana Jones et puis on va se coucher. »

 

Il a trop donné, et il en a trop pris. 

 

LEVKO WACKY - THOMAS LARABI  /  Photos : SAMUEL CHARLES